the libertine

L'histoire: Le Comte de Rochester, deuxième du nom, ne vit que pour le plaisir de la boisson, de la chair et des vers. Dépravé et impertinent, il est à la fois admiré et décrié. Un soir, au théâtre, il assiste à la prestation calamiteuse d'Elizabeth Barry et se met en tête de faire d'elle la meilleure actrice de Londres. 

Le film commence sur un gros plan de Johnny Depp, seul dans le noir, à peine éclairé par une flamme vacillante. Son personnage, Rochester, s'adresse au spectateur ainsi: "Permettez-moi d'être franc. Vous ne m'aimerez pas. Les gentlemen seront envieux, et les ladies dégoûtées. Vous ne m'aimerez pas maintenant, et encore moins après ce que je vais vous dire" puis il se lance dans un monologue assez cru traitant de la fornication dont je vous passerai les détails. Autant vous dire qu'arrivée à ce point, j'avais de sérieux doutes sur l'intérêt du film. En même temps, c'est vrai que le titre The Libertine est assez explicite. Sauf que mon image du libertinage est celle des tableaux de Fragonard. Je plaide coupable pour l'excès de naïveté, Rochester ressemble plutôt à un marquis de Sade alcoolique et un peu crade. La scène suivante est dans la lignée de l'introduction, assez osée mais servant à poser le personnage de Rochester plus rapidement. Ainsi, si le spectateur est un peu lent à la détente, il comprend enfin ce que veut dire le titre. Un peu gênée aux entournures par cette débauche de... débauche, je me suis accrochée parce que le casting me vendait du rêve. Ai-je eu raison? Pas si sûre. 

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Après ces quelques minutes de dévergondage ont surgit simultanément les vers, l'impertinence et l'alcool. Voilà qui devient intéressant. Mais le sursaut d'intelligence est de courte durée, et Rochester, qui se fiche de ce qu'on pense de lui au point d'insulter le roi, s'entiche d'une actrice. Une mauvaise en plus. Pire, il tombe amoureux d'elle et se découvre une âme de Pygmalion. Il veut créer une comédienne parfaite tandis qu'Elizabeth Barry désire se rendre célèbre par tous les moyens. Ils s'utilisent mutuellement, deviennent amants, se quittent pour une obscure raison... Le manipulateur est manipulé, juste retour des choses. Puis c'est la déchéance pour notre ami libertin. La syphilis, le courroux royal, l'alcoolisme... C'est ainsi qu'il meurt à trente-trois ans, le corps pourri par la maladie et laissant penser qu'il n'a pas fait grand chose de sa vie. En tout cas, c'est ce que le film laisse penser et la question que le spectateur se pose est "Pourquoi montrer cette histoire inintéressante alors?" Encore une fois, c'est un biopic sans enjeux qui ne fait qu'énoncer des événements comme s'il s'agissait d'une liste de course. Du coup, on s'ennuie. Pourtant, il y a tellement de sujets survolés qui auraient mérité d'être davantage développés. Par exemple, les relations franco-britanniques autour de 1680 sont à peine évoquées, et à part une pièce sur le foutre du plus mauvais goût, il n'y a aucun texte de Rochester qui permet de saisir son intelligence. Au final, Rochester paraît être un sale type dont la prétention semble dispropotionnée par rapport à ce qu'il accomplit. C'est à dire rien; à part assurer le roi Charles II des voix du Parlement à la toute fin. D'ailleurs, c'est seulement dans ce passage que l'on prend la mesure de l'esprit brillant qu'était Rochester. Autant dire que c'est un peu tard. 

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Heureusement, il y a quelques points positifs,, à commencer par les costumes et les décors assez remarquables. Johnny Depp est vraiment excellent, surtout à la fin lorsque la syphilis lui ôte toute dignité et qu'il se noie dans l'alcool pour oublier son corps pourrissant. Il transmet avec talent la détresse de Rochester et le dernier monologue, identique au premier, se conclut par un émouvant "M'aimez-vous maintenant? M'aimez-vous maintenant? M'aimez-vous... maintenant?". Malheureusement, il incarne un personnage qui éclipse les autres protagonistes, du coup, même John Malkovitch ne parvient pas à tirer son épingle du jeu et il paraît transparent. 

Le problème majeur de ce film, c'est que Laurence Dunmore n'a pas su garder une ligne de conduite. Il présente Rochester comme un homme détestable ; un homme qui nous promet que nous allons le haïr à cause de sa conduite choquante mais totalement assumée et c'est dans cette optique que l'on regarde le film. Mais à la fin, le même homme nous demande, nous supplie presque, de l'aimer. Il y a donc une connexion qui ne se fait pas. On ne sait pas si Rochester est un héros, un antihéros, et passé un certain stade, on finit par n'en avoir rien à faire. A cela s'ajoute un traitement du libertinage qui manque de délicatesse et de raffinement. Il ne faut pas oublier qu'il s'agit d'abord d'un courant de pensée lié au rejet de certains principes religieux puis d'un courant littéraire. Les libertins ne sont pas des bêtes qui sautent sur tout ce qui bouge, contrairement à ce qu'on laisse penser de Rochester.